L’Echange

Gone Baby Gone

Angelina Jolie. Universal Pictures

Christine Collins élève son fils seule à Los Angeles, en 1928. Son fils, c’est sa vie, sa bataille. Un jour, alors qu’elle lui avait promis de l’emmener au cinéma, son boulot l’appelle. Elle doit venir en urgence. Elle laisse donc Walter, seul, lui promettant de revenir vers 4h. Sauf qu’à son retour, il a disparu. Introuvable. La police se met à sa recherche et le retrouve quelques mois plus tard. Sauf que voilà, ce n’est pas son fils ce petit garçon qui prétend s’appeler Walter Collins. Seule face à la corruption de la ville, elle va tenter de faire la lumière sur la dispartition de son fils.

C’est un film d’horreur moderne le nouveau Clint Eastwood. C’est un film rempli de monstres. De monstres à forme humaine, enfants et adultes. De monstres dont les gigantesques ombres essaient de bouffer l’héroïne, Christine Collins, et les rares qui veulent mettre à jour ce système perverti et corrompu qu’est le système judiciaire américain. Nouvelle réussite, incontestable, pour le maître. On peut paraître sceptique face aux nombreuses critiques qui crient au chef d’oeuvre mais on est obligé de se ranger à leur avis. C’est la faute à L’Echange, film magistral d’une grande beauté, qui bouleverse profondément et nous arrache des larmes tout au long du combat de cette femme à la fois forte et fragile.


Angelina Jolie. Universal Pictures

Aidé par la magnifique reconstitution des années 30, L’Echange est un grand film digne des classiques du cinéma. Sa mise en scène, calme, posée, classique justement, montre bien la grande inventivité de Clint Eastwood: en posant simplement sa caméra sur le visage défait d’une Angelina Jolie qui n’a jamais été aussi belle, il ravage tout sur son passage. Pas de fioritures, pas de manichéeisme, juste l’être humain face à lui-même, l’obligeant à regarder les pires horreurs. L’Echange c’est la dénonciation d’un système corrompu, d’une justice qui n’en est pas une, de la cruauté d’hommes qui nous protègent (la police) et des erreurs des politiciens, mais aussi de la presse, manipulée et manipulatrice. Ca c’est pour le côté "politique", du côté remise en cause de la société américaine, à l’heure où le gouvernement s’apprête à changer radicalement. Car bien que se déroulant dans les années 30 (et tiré d’un fait réel), on sent le point de vue d’Eastwood sur l’Amérique moderne.


Angelina Jolie et Jeffrey Donovan. Universal Pictures

Si l’on passe outre le contexte justiciaire, il reste un film profondément intelligent, dur, violent et humain sur une mère qui traverse le pire des cauchemars: son enfant enlevé, la police lui en ramène un autre, jurant haut et fort, qu’il est bien Walter Collins alors que sa mère voit en une seconde que ce n’est pas lui. "Ce n’est pas mon enfant", s’écrit-elle comme une litanie pendant tout le film. On lui rit au nez, on la méprise, on l’intimide, on l’enferme même. Mais elle, tête haute, continue, épaulée par un homme de Dieu qui ne se laisse pas avoir par la police, le Révérend Briegleb. Ce n’est pas son enfant, c’est un autre, un autre gamin qui joue un rôle, pour ne pas que la police, incompétente et ayant mauvaise réputation, avoue un nouvel échec. Mais personne ne la croit. Derrière se profile un serial killer, aussi dangereux que fou. L’horreur est à son comble, car tout ça a existé. Comme dans Mystic River, c’est un film sur la perte de l’innocence, sur la "mort" de la naïveté d’un enfant. Clint Eastwood n’essaye pas de caresser dans le sens du poil: les enfants peuvent aussi être des monstres. La faute aux adultes qui les manipulent et les obligent à faire des choses monstrueuses, sans qu’ils comprennent vraiment ce qu’ils font. L’émotion nous submerge.


Angelina Jolie et Gattlin Griffith. Universal Pictures

Le film bien que linéaire (avec quelques flash-back) surprend. On entre sans se faire prier dès les premières minutes et on en ressort à regret avec une grande meurtrissure à la poitrine. Comme dans les derniers Eastwood (Mystic River, Million Dollar Baby). Car le monsieur ne triche pas. Il réalise avec le coeur et les tripes. Il filme tout, sans détourner la caméra, que se soit les larmes d’une mère à qui on a enlevé un enfant aux massacres d’enfants dans un ranch perdu au milieu du désert. Mais il ne prend aucun plaisir à montrer ça, on en suffoque tellement c’est oppressant. Il n’y a plus de frontière bien tracée entre le bien et le mal. C’est notre monde. La noirceur s’empare de tout, même des enfants, il ne reste plus rien. On frise la paranoïa. Et pourtant nous ne sommes qu’en 1930. On pourrait voir le film comme le début du monde moderne, du monde d’aujourd’hui. Car si Christine Collins arrive à faire changer (un peu) les choses, L’Echange dénonce l’immoralité qui s’introduit dans la société et qui continuera à étendre son emprise jusqu’à aujourd’hui. C’est un film néanmoins porté par l’espoir, il n’y a qu’à voir les dernières images. Et pourtant les mêmes monstres du film sont encore là, aujourd’hui toujours plus puissants. Certains le taxeront de film hollywoodien, de classique. Peut-être. Ils n’auront sans doute pas compris le message. Car derrière l’histoire mi dramatique-mi thriller, merveilleusement reconstituée, baignant dans le Los Angeles des années 30, il n’y a que des ombres destructrices, sangsues qui s’accrochent à la pureté des êtres pour les en dépouiller.


John Malkovich et Angelina Jolie. Universal Pictures

L’émotion que charrie le film est principalement dûe à Angelina Jolie qui se révèle extraordinaire. Dès les premières minutes on oublie ses apparitions dans les journaux people, Brad Pitt et le reste. Ne reste que l’actrice qui donne tout. On dirait qu’elle s’offre toute entière à l’histoire, qu’elle se donne corps et âme. Christine Collins n’est pas une héroïne "forte" qui n’a besoin de rien ni de personne ni une faible femme: elle s’effondre mais elle garde espoir, elle accuse les coups du sort mais se relève toujours. Avec des larmes pleins les yeux. Son chapeau cloche ne suffit pas à dissimuler ses pleurs ravageurs. C’est une mère. Clint Eastwood ne la filme pas comme une actice sexy. Elle reste discrète quand il faut, ne prend pas toute la place et ne veut pas voler la vedette en se la racontant. Pourtant c’est elle qu’on regarde, simplement elle. Les hommes sont quand même présents: John Malkovich excellent, Jeffrey Donovan flic bûté et tête à claques, Michael Kelly pas tout à fait pourri et Jason Butler Harner serial killer fou et inquiétant, mais étrangement fascinant.

L’Echange est un grand film, un film qu’on attendait plus, qui à la manière de Blindness montre l’horreur de notre société moderne (ici dans les années 30, mais ça n’a pas tellement changé) avec la beauté esthétique et l’émotion des grands classiques. Si Sean Penn n’aurait pas voulu primer un film actuel à discours politique (Entre les murs de Laurent Cantet), il aurait pu primer L’Echange. L’Echange méritait la Palme d’Or. Parce qu’un film de cette teneur là, c’est d’une rareté exceptionnelle. Merci Monsieur Eastwood.

Universal Pictures

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