Une séparation

Sareh Bayat. Memento Films Distribution

Peyman Moadi. Memento Films Distribution

Leila Hatami. Memento Films Distribution

La claque de ce début d’année viendra finalement de là où on ne l’attend pas. Tout commence sur une séparation. Un plan fixe, un homme, une femme, et nous, le spectateur en juge. Elle veut partir, quitter le pays avec leur fille, il ne veut pas, ne pouvant pas laisser son père, souffrant de Alzheimer, seul. Le juge déboute la jeune femme. Celle-ci fait ses valises et part vivre quelque temps chez ses parents, laissant n mari et sa fille se débrouiller seuls avec le grand-père malade. Son mari, Nader, va embaucher posour garder son père pendant qu’il va travailler une jeune femme. Des gestes à priori sans grandes conséquences. Des dialogues presque insignifiants. Et pourtant tout va basculer en l’espace de quelques minutes. Et chaque personnage de se retrouver pris au piège de ses propres mensonges, non-dits, peurs, et de s’enfoncer dans l’horreur, suivant une mécanique implacable, irrémédiable.

Une séparation de Asghar Fahradi a remporté l’Ours d’or l’année dernière mais a également récompensé les acteurs et actrices avec deux prix collectifs. Un évènement en soi. De quoi se laisser tenter par ce film iranien qui cache bien son jeu. Cela commence comme un drame conjugal, la fin d’un amour, la séparation de deux êtres. Et après une demi-heure de pellicule, le film prend un virage rapide vers tout autre chose. Un thriller, un film politique, un suspense  judiciaire et surtout un drame sur l’être humain dans toute sa complexité. Un chef d’œuvre, et le mot n’est pas usurpé. Parce qu’il est non seulement fascinant et intelligent dans tout ce qu’il raconte et dénonce, mais aussi parce qu’il bénéficie d’une construction narrative, d’une mise en scène, d’un montage et d’un scénario absolument passionnants et exceptionnels. Il suffira au cinéaste iranien d’un plan séquence de quelques minutes et nous voilà déjà scotché à l’écran. Vingt minutes plus tard on en oublierait presque de respirer. Alors que le drame a eu lieu (évènement que je tairais pour ne rien vous gâcher), la toile se tisse et enserre les protagonistes, chacun se défendant à sa manière, chacun ayant de bonnes raisons. Le spectateur est positionné en tant que jury et juge (comme la première scène le laissait déjà entrevoir), alors que le point de vue du cinéaste reste neutre. Lui nous dévoile les faits, à nous de nous faire notre avis. Sauf que voilà, tout est si complexe, si vertigineux, que notre jugement change sans cesse : une fois on prend parti pour eux, puis peu après pour les autres, etc. Personne n’a tort, personne n’a raison. Chacun peut justifier ses choix, ses gestes. Mais au delà de cette construction proche de la perfection, Asghar Fahradi met en lumière autant de sujets que de débats : la position de la femme en Iran, la lutte des classes sociales, la machine judiciaire du pays, le poids de la religion. La séparation du titre n’est pas forcément que celle du couple, qui se fissure au fur et à mesure, de plus en plus violemment. C’est aussi celle d’un pays coupé en deux (pauvres/riches, modernité/traditionalisme). Tout cela se double d’une tragédie déchirante, pleine de violence et de rage, qui crie sans bruit le désespoir d’un pays (le film a échappé à la censure). Avec force, intelligence et savoir-faire. Avec aussi beaucoup d’émotions (le film est tour à tour poignant et révoltant) et d’humanité. Une séparation n’est d’ailleurs jamais aussi beau que quand il se met à hauteur d’enfants, l’une à seulement  5 ou 6 ans, l’autre 11, et nous fait prendre conscience de leur regard, de leur souffrance, de leur innocence, et de tout le mal que les adultes peuvent leur faire.

5 thoughts on “Une séparation

  1. Magnifique, superbe, cela fait plaisir de voir que de tels films peuvent encore arriver sur nos écrans. Je partage 100 % de ta critique et, pour une fois, il me semble que le terme de chef d’oeuvre peut s’employer sans hésitation !

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